Un bien commun de l'humanité en voie de privatisation géopolitique

Les fonds marins internationaux — définis par le droit de la mer comme « patrimoine commun de l'humanité » — entrent en 2026 dans une zone de turbulence juridique sans précédent depuis l'adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) en 1982. L'Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM/ISA), institution onusienne basée en Jamaïque et chargée de réguler l'exploitation minière des grands fonds, doit adopter cette année un code minier complet. Si elle échoue, elle risque de céder le leadership de facto à des régimes nationaux unilatéraux.

L'administration Trump a anticipé ce vide : en mars 2026, la NOAA américaine a déclaré la demande de TMC USA LLC (The Metals Company) en « conformité substantielle » avec la réglementation nationale — ouvrant la voie à une exploration et une exploitation commerciale hors cadre ISA. Ce précédent est potentiellement le signal le plus structurant de l'année en matière de gouvernance des ressources mondiales.

Signal faible central. Les nodules polymétalliques des grandes profondeurs contiennent du manganèse, du cobalt, du nickel et du cuivre — précisément les quatre minéraux critiques les plus demandés par la transition énergétique et l'infrastructure IA. Celui qui contrôle leur extraction contrôle un maillon essentiel de la chaîne d'approvisionnement technologique mondiale des prochaines décennies.

1994
Date d'entrée en vigueur UNCLOS
8 ans
Délai moyen ouverture d'une mine
40+
Pays demandant un moratoire

L'abyssal comme dernier territoire non régi

Les grandes plaines abyssales — situées entre 4 000 et 6 000 mètres de profondeur, dans les eaux internationales — couvrent environ 54% de la surface océanique mondiale. Elles recèlent des concentrations extraordinaires de nodules polymétalliques formés sur des millions d'années par des processus géochimiques lents. La zone de Clarion-Clipperton, entre Hawaii et le Mexique, concentre à elle seule des réserves estimées à plusieurs fois la production terrestre mondiale actuelle de cobalt et de nickel.

L'UNCLOS a établi en 1982 le principe que ces ressources appartiennent à « l'humanité dans son ensemble » — ni aux États côtiers, ni aux entreprises privées sans cadre collectif. L'ISA a été créée pour traduire ce principe en réglementation opérationnelle. Quarante ans plus tard, le code minier attendu — qui définirait les conditions d'exploitation commerciale, les redevances, et les standards environnementaux — n'est toujours pas adopté.

La clause de déclenchement automatique : le détonateur de 2021

En 2021, les Îles Nauru ont activé une disposition peu connue de l'UNCLOS : la « règle des deux ans », qui oblige l'ISA à finaliser un code minier dans les 24 mois suivant la demande d'un État membre. Ce délai a expiré en 2023 sans code adopté, créant un vide légal dans lequel les demandes d'exploitation peuvent théoriquement être traitées sans réglementation complète. C'est ce vide que l'administration Trump a décidé d'exploiter via le cadre réglementaire national américain.

La fracture entre gouvernance multilatérale et unilatéralisme extractif

1. La stratégie américaine : court-circuiter l'ISA

L'approbation par la NOAA de la demande TMC USA en mars 2026 est un signal de rupture délibéré. Les États-Unis — qui n'ont jamais ratifié l'UNCLOS — se positionnent comme régulateur alternatif des fonds marins pour les entreprises opérant sous juridiction américaine. Cette décision n'est pas isolée : elle s'inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation des minéraux critiques, aux côtés des 11 accords bilatéraux signés en 2025-2026 avec des pays producteurs terrestres.

2. La position chinoise : dominer l'ISA de l'intérieur

La Chine adopte une stratégie inverse mais complémentaire. Elle multiplie les demandes de contrats d'exploration auprès de l'ISA — dont elle est l'un des plus grands contractants — tout en renforçant son influence sur la gouvernance de l'institution. Cette double stratégie lui permet de bénéficier du cadre multilatéral quand il sert ses intérêts, tout en préservant des options d'exploration bilatérales si l'ISA devient fonctionnel. La Chine détient déjà les droits d'exploration sur trois zones distinctes totalisant plus de 75 000 km².

3. La coalition environnementale comme frein institutionnel

Quarante États et plusieurs dizaines d'ONG scientifiques réclament un moratoire sur l'exploitation des fonds marins le temps que les données scientifiques permettent d'évaluer les impacts environnementaux. Les écosystèmes abyssaux — parmi les moins connus de la planète — pourraient être irrémédiablement endommagés par les techniques d'aspiration des nodules. Cette coalition n'est pas sans influence : elle a contribué à bloquer l'adoption du code minier ISA pendant trois ans.

Ce qui se joue silencieusement en 2026

La fragmentation de la gouvernance comme état permanent

Il est possible que 2026 marque non pas la résolution de la crise ISA mais sa cristallisation en état durable : un régime américain unilatéral coexistant avec un régime ISA fragilisé et un régime chinois hybride. Cette fragmentation tripartite reproduirait, dans les profondeurs marines, la logique de fragmentation géoéconomique observable dans les semiconducteurs, les données et les télécommunications.

La valeur stratégique des nodules comme variable de négociation

Si les États-Unis établissent un accès souverain aux nodules de la zone Clarion-Clipperton, ils réduisent leur dépendance au cobalt congolais (70% de la production mondiale) et au nickel indonésien. Ce rééquilibrage modifierait les leviers de négociation dans leurs relations avec la RDC et l'Indonésie — deux pays dont la stabilité politique est une variable critique pour la chaîne d'approvisionnement des batteries.

Les câbles sous-marins comme variable concomitante

Les routes d'extraction des nodules abyssaux passent nécessairement à proximité des câbles sous-marins qui transportent 95% du trafic internet mondial. Toute activité minière intensive dans ces zones crée un risque d'endommagement accidentel ou — dans un contexte de tension géopolitique — de pression sur ces infrastructures critiques. La géographie du fond marin relie ainsi la question des minéraux à celle de la sécurité des communications globales.

Trois trajectoires à horizon 2030

Scénario central (~45%) — Fragmentation durable, course à l'extraction

L'ISA adopte un code minier incomplet ou insuffisamment contraignant. Plusieurs entreprises américaines obtiennent des licences nationales hors ISA. La Chine accélère ses propres opérations sous contrats ISA existants. Les standards environnementaux divergent entre régimes. La zone Clarion-Clipperton devient le théâtre d'une extraction concurrente peu coordonnée, avec des impacts environnementaux difficiles à attribuer à un régulateur précis.

Scénario haussier pour la gouvernance (~25%) — Crise environnementale catalysatrice

Un incident d'extraction majeur (panache de sédiments, destruction d'écosystème documenté, dommage à un câble sous-marin) provoque une réaction internationale suffisamment forte pour forcer l'adoption d'un code minier contraignant avec moratoire temporaire. L'ISA retrouve une légitimité opérationnelle et les opérations unilatérales américaines sont diplomatiquement contraintes.

Scénario baissier pour le multilatéralisme (~30%) — Précédent américain généralisé

D'autres puissances industrielles (Japon, Corée du Sud, Royaume-Uni) adoptent des cadres nationaux similaires à celui mis en place par les États-Unis. L'ISA devient une institution coquille — formellement existante mais sans autorité opérationnelle réelle. La gouvernance des fonds marins se fragmente en une mosaïque de régimes nationaux incompatibles, reproduisant la logique des ZEE (Zones Économiques Exclusives) mais sur les eaux internationales, ce que l'UNCLOS était précisément conçu pour empêcher.

Ce que cette analyse ne capte pas

  • Incertitude sur les réserves exploitables. Les estimations de réserves abyssales reposent sur des données d'exploration partielles. La viabilité économique de l'extraction à grande profondeur reste conditionnelle à des prix de marché pour le cobalt et le nickel supérieurs aux niveaux actuels.
  • Biais de légalisme. L'analyse présuppose que les cadres juridiques structurent les comportements. En pratique, les opérations d'exploration se déroulent dans un environnement de surveillance limitée : le fond marin à -5 000 m est difficile à monitorer indépendamment des déclarations des opérateurs.
  • Variable technologique non linéaire. Si les progrès en recyclage des batteries ou en matériaux de substitution réduisent fortement la demande en cobalt ou nickel, la valeur stratégique des nodules abyssaux diminue mécaniquement — rendant moins urgente la résolution du conflit de gouvernance.

Un partage du monde silencieux, légitimé par l'inaction collective

Le Traité de Tordesillas de 1494 a divisé le monde non encore cartographié entre l'Espagne et le Portugal par une ligne arbitraire, avant que les autres puissances aient les moyens de contester. La dynamique actuelle des fonds marins présente une analogie structurelle : les acteurs disposant des technologies d'exploration et d'extraction avancées — États-Unis, Chine, Japon — avancent leurs positions pendant que le cadre multilatéral hésite.

La différence avec 1494 est que le droit international existe et que le principe du « patrimoine commun de l'humanité » est juridiquement établi. Mais un principe juridique sans mécanisme de mise en œuvre opérationnel cède devant l'intérêt économique et stratégique. C'est précisément ce que 2026 est en train de démontrer.

Ce signal faible est structurellement lié aux grandes tensions de la décennie : dépendance aux minéraux critiques, compétition technologique sino-américaine, et fragilité des institutions multilatérales face aux dynamiques de puissance. Il mérite d'être suivi avec une attention comparable à celle accordée aux semiconducteurs — dont il est, en amont, une condition de production.